Itaëll

 

Chapitre 8 : L’échec

 

 

« L'univers est un pendule où tout ne tient qu'à un fil

et part de rien, puis y revient.

Ce rien n'est pas rien, puisque tout part de lui et y revient. »

 

 

Lorsqu’Aiwë se réveilla, elle était dans une voiture. Ses yeux lui faisaient mal aussi les garda-t-elle fermés. Que faisait-elle ici ? Elle s’était évanouie ? Est-ce que… Est-ce que ça ne lui était pas… déjà arrivé ?

Deux personnes parlaient à l’avant de la voiture. Une femme. Et une jeune fille, d’après les voix. Elles chuchotaient et parlaient… une langue étrangère ? Peut-être nordique. S’efforçant de vaincre un mal de crâne grandissant, Aiwë tenta de saisir quelques mots.

« Logmë nîa da galedaru » chuchota la plus âgée. « Uru Lannilis Aiwë galifrën. Nié ?

- Ya… hyliao no maka Aiwe-ndil... Naïa ? To Itaëll ?”

 

Oh mince ! Elles parlent de Naïa et d’Itaëll. Itaëll ? Je… Des…

Lentement, une pièce de puzzle montrant des yeux mauves se mit en place dans son esprit, s’ajoutant à une multitude d’autres pièces.

Non ! Non ! Je ne veux pas ! Où est-ce qu’elles m’emmènent ? Je ne veux pas ! Aidez-moi ! Merde, merde, merde ! J’aurais du tenter de l’assommer au lieu de courir comme une idiote ! Phoouuuuh… Bon, on se calme… Qu’est-ce que je dois faire ? Déjà attendre, ne pas bouger. On finira bien par s’arrêter, là je verrais. Mais… oh là lààà, ça me va pas de réfléchir en ce moment… Récapitulons… Qu’est-ce qui s’est passé ? Je me souviens avoir suivi Itaëll, oui je l’ai suivi, c’est ça. On est arrivé dans… cette grotte ? Et il… quoi ? Il volait ? Mince, pas du tout normal ça… Et je suis intelligente en plus ! Après il voulait… me… me faire m’évanouir. Comme « l’autre fois ». Ca, c’était mercredi soir. Mais… ça a pas du marché totalement parce que je me souvenais de lui. Pfff, là ça a pas marché du tout, je me souviens carrément de tout. Ok… donc il m’a poursuivi et a tenté d’enlever mes souvenirs, enfin je suppose, et je me retrouve ici, avec deux qui parlent un truc que je ne comprends pas. C’est très logique, oui, bien sûr. La dernière fois, il m’a ramené mais là il ne pouvait pas, ça aurait fait bizarre donc soit on est en train de m’enlever – Oskour ! – soit on me ramène chez moi. Le plus simple serait de le demander… Oui bien sûr «  madame, maintenant que votre gentil Itaëll m’a fait tombé dans les pommes, qu’est-ce que vous comptez faire de moi ? » Non, je vais faire semblant de me réveiller, si elles m’avaient voulu du mal, elles m’auraient attachées. Mais c’est à retenir, Itaëll et ses copains sont peut-être nombreux, ils sont fous mais ils ne sont pas forcément méchants. OK… Bon, réveillons-nous…

 

La jeune fille remua légèrement et les conversations s’interrompirent un instant. Puis la femme reprit :

« Ndële, harlimo ! Da guilifa no manae ulmo, te raïna ? » Puis « Aiwë ? Tu es réveillée ? Est-ce que ça va ?”

Je les connais ?!?

« Hhhhn » La jeune fille battit prudemment des paupières, s’appuya doucement sur un coude et releva la tête.

« Ah, c’est bien, je suis soulagée ! Tu t’es évanouie chez nous et on préfère te ramener chez toi, tes parents décideront si on doit prévenir un médecin. Est-ce que tu te souviens de quelque chose ? On nous a dit que tu as déjà fait une amnésie. »

Ils le savent. Qu’est-ce qu’elle veut dire par « est-ce que je me souviens de quelque chose ». Je ne suis sensée me souvenir de rien. Elle veut dire «  ce que je crois que je faisais avant de tomber dans les pommes » ? Si je leur dis que je poursuivais Itaëll, ça leur plaira pas. Mais j’étais sensée être chez Naïa. C’est peut-être ça qu’elle veut. L’excuse que j’ai donné aux parents pour expliquer comment ils m’ont « trouvé ». S’ils peuvent moduler mes souvenirs, ils ont du faire en sorte que je puisse me souvenir de ça, sans savoir ce qu’était mon excuse. Ca ne l’étonnera pas si je lui dis alors. Tant pis, je lui dis !

Aiwë fronça les sourcils Je devrais faire du théâtre à l’occas’ « Heu… Je… J’étais à l’école et… … je devais aller chez Naïa !

- Tu ne te souviens que de ça ? » sourit la femme gentiment. « Je suis la mère de Naïa et voici sa sœur, Ndële. Que des prénoms bizarres. Bof, de toutes façons, elle a du inventer ça. Elle est gonflée quand même, elle devrait savoir que je pourrais le vérifier plus tard… A moins que… Lene m’a dit qu’elle n’était jamais allée chez elle et je ne sais rien de sa vie et de sa famille. Alors… Une conversation lui revient un mémoire « Je crois qu’elle l’aime bien. J’ai l’impression qu’il y a un lien entre eux. » Naïa et Itaëll. Oh mince ! Mais… c’est ma meilleure amie avec Lene ! Elle… elle ne peut pas être avec Eux !

 

***

 

            Finalement, Aiwë rentra chez elle sans encombre. La mère et la sœur de Naïa –si c’était bien elles – avaient tenu à l’accompagner jusqu’à la porte de la maison mais s’étaient éclipsé aussi rapidement que le permettait la politesse, sous les remerciements éplorés de la mère d’Aiwë. La jeune fille avait subi une pluie de reproches et de pleurs de la part de sa mère, qui appela un médecin d’urgence. Celui-ci n’ayant rien détecté d’anormal, il lui fit une ordonnance pour une visite de bilan à l’hôpital, tout en concluant que ça devait être dû au choc de l’avant-veille, qui avait du ébranler et fatiguer Aiwë. Enfin, tard dans la soirée, la jeune fille put enfin regagner son lit, où elle ne trouva pas le sommeil.

            Parce que c’était écrit.

 

***

 

 

La jeune fille se retourna dans son lit et fixa, pensive, les étoiles. Par sa fenêtre laissé ouverte, elle pouvait distinguer la Constellation du Dragon. Un dragon… Elle voit le dragon prendre son envol. Son esprit s’envole à sa suite, au rythme des ailes battant l’air puissamment. Son âme survole le monde, à la recherche de cet être par qui tout est créé, transformé puis effacé. Aiwë s’endort et elle parcourt le monde. Terres d’Afrique, steppes mongoles, cordillères andines, surface argentée des glaces polaires, océans tantôt gris, tantôt bleu émeraude ou bleu d’encre lorsque la nuit se lève, le dragon continue son voyage et la jeune fille le suit. Elle voit des civilisations se construire et se détruire, des vies naître et disparaître, des liens se nouer et se libérer. Elle voit ce que personne ne peut voir. Elle voit parce qu’elle est l’Elue. Le dragon l’a choisit et l’entraîne vers la Vie.

Le Messager tourne sa tête vers l’Elue. L’Elue est belle et son propre corps contraste avec le sien. Du museau aux griffes, sans oublier la queue et les ailes vigoureuses, il est recouvert d’écailles. Rouges. Rouges du sang de toutes les victimes que cette Terre a porté. Il est le porteur de peine. Il est le Messager, celui qui met en garde et protège du Fléau. Le Nâ l’a condamné. Condamné à subir les peines de ceux qu’il n’a pu sauver. Cruelle est sa destinée mais le Messager ne peut refuser.

Mais rares sont ceux qui le connaissent et plus rares encore ceux qui croient en lui. Son pouvoir s’effrite. Lui, le plus sage des derniers dragons, ne descend plus sur Terre que dans les Rêves. Il n’a plus la force de se matérialiser, que ce soit sur Terre ou à Esgaliâth. Le Messager meurt. Et le  Nâ ne s’en rend pas compte. Bientôt il devra se choisir un nouveau Messager.

Alors le dragon a désigné cet être, pour mettre enfin un terme au Fléau. Pour que les Messagers ne vivent plus que dans les cauchemars des enfants. Mais l’Elue est jeune et encore et toujours une apprentie. Elle doit être éduquée et trouver ses alliés. Mais les rouages du Temps ont déjà amorcé leur bouleversement, le Monde a entamé son périple. Le Destin suit son cours.

 

 

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