Itaëll
« L'univers est un pendule où tout ne tient qu'à un fil
et part de rien, puis y revient.
Lorsqu’Aiwë se réveilla, elle était dans une voiture. Ses
yeux lui faisaient mal aussi les garda-t-elle fermés. Que faisait-elle
ici ? Elle s’était évanouie ? Est-ce que… Est-ce que ça ne lui était
pas… déjà arrivé ?
Deux personnes parlaient à l’avant de la voiture. Une
femme. Et une jeune fille, d’après les voix. Elles chuchotaient et parlaient…
une langue étrangère ? Peut-être nordique. S’efforçant de vaincre un mal
de crâne grandissant, Aiwë tenta de saisir quelques mots.
« Logmë nîa da galedaru » chuchota la plus âgée.
« Uru Lannilis Aiwë galifrën. Nié ?
- Ya… hyliao no maka Aiwe-ndil... Naïa ? To Itaëll ?”
Oh mince ! Elles parlent de Naïa et d’Itaëll. Itaëll ?
Je… Des…
Lentement, une pièce de puzzle montrant des yeux mauves se
mit en place dans son esprit, s’ajoutant à une multitude d’autres pièces.
Non ! Non ! Je ne veux pas ! Où est-ce
qu’elles m’emmènent ? Je ne veux pas ! Aidez-moi ! Merde, merde,
merde ! J’aurais du tenter de l’assommer au lieu de courir comme une
idiote ! Phoouuuuh… Bon, on se calme… Qu’est-ce que je dois faire ?
Déjà attendre, ne pas bouger. On finira bien par s’arrêter, là je verrais.
Mais… oh là lààà, ça me va pas de réfléchir en ce moment… Récapitulons…
Qu’est-ce qui s’est passé ? Je me souviens avoir suivi Itaëll, oui je l’ai
suivi, c’est ça. On est arrivé dans… cette grotte ? Et il… quoi ? Il
volait ? Mince, pas du tout normal ça… Et je suis intelligente en
plus ! Après il voulait… me… me faire m’évanouir. Comme « l’autre
fois ». Ca, c’était mercredi soir. Mais… ça a pas du marché totalement
parce que je me souvenais de lui. Pfff, là ça a pas marché du tout, je me
souviens carrément de tout. Ok… donc il m’a poursuivi et a tenté d’enlever mes
souvenirs, enfin je suppose, et je me retrouve ici, avec deux qui parlent un
truc que je ne comprends pas. C’est très logique, oui, bien sûr. La dernière fois,
il m’a ramené mais là il ne pouvait pas, ça aurait fait bizarre donc soit on
est en train de m’enlever – Oskour ! – soit on me ramène chez moi. Le plus
simple serait de le demander… Oui bien sûr « madame, maintenant que votre
gentil Itaëll m’a fait tombé dans les pommes, qu’est-ce que vous comptez faire
de moi ? » Non, je vais faire semblant de me réveiller, si elles
m’avaient voulu du mal, elles m’auraient attachées. Mais c’est à retenir,
Itaëll et ses copains sont peut-être nombreux, ils sont fous mais ils ne sont
pas forcément méchants. OK… Bon, réveillons-nous…
La jeune fille remua légèrement et les conversations
s’interrompirent un instant. Puis la femme reprit :
« Ndële, harlimo ! Da guilifa no manae ulmo, te
raïna ? » Puis « Aiwë ? Tu es réveillée ? Est-ce que ça
va ?”
Je les connais ?!?
« Hhhhn » La jeune fille battit prudemment des
paupières, s’appuya doucement sur un coude et releva la tête.
« Ah, c’est bien, je suis soulagée ! Tu t’es
évanouie chez nous et on préfère te ramener chez toi, tes parents décideront si
on doit prévenir un médecin. Est-ce que tu te souviens de quelque chose ?
On nous a dit que tu as déjà fait une amnésie. »
Ils le savent. Qu’est-ce qu’elle veut dire par
« est-ce que je me souviens de quelque chose ». Je ne suis sensée me
souvenir de rien. Elle veut dire « ce que je crois que je faisais avant
de tomber dans les pommes » ? Si je leur dis que je poursuivais
Itaëll, ça leur plaira pas. Mais j’étais sensée être chez Naïa. C’est peut-être
ça qu’elle veut. L’excuse que j’ai donné aux parents pour expliquer comment ils
m’ont « trouvé ». S’ils peuvent moduler mes souvenirs, ils ont du
faire en sorte que je puisse me souvenir de ça, sans savoir ce qu’était mon excuse.
Ca ne l’étonnera pas si je lui dis alors. Tant pis, je lui dis !
Aiwë fronça les sourcils Je devrais faire du théâtre à
l’occas’ « Heu… Je… J’étais à l’école et… … je devais aller chez
Naïa !
- Tu ne te souviens que de ça ? » sourit la femme
gentiment. « Je suis la mère de Naïa et voici sa sœur, Ndële. Que des
prénoms bizarres. Bof, de toutes façons, elle a du inventer ça. Elle est
gonflée quand même, elle devrait savoir que je pourrais le vérifier plus tard…
A moins que… Lene m’a dit qu’elle n’était jamais allée chez elle et je ne sais
rien de sa vie et de sa famille. Alors… Une conversation lui revient un
mémoire « Je crois qu’elle l’aime bien. J’ai l’impression qu’il y a un
lien entre eux. » Naïa et Itaëll. Oh mince ! Mais… c’est ma
meilleure amie avec Lene ! Elle… elle ne peut pas être avec Eux !
***
Finalement,
Aiwë rentra chez elle sans encombre. La mère et la sœur de Naïa –si c’était
bien elles – avaient tenu à l’accompagner jusqu’à la porte de la maison mais
s’étaient éclipsé aussi rapidement que le permettait la politesse, sous les
remerciements éplorés de la mère d’Aiwë. La jeune fille avait subi une pluie de
reproches et de pleurs de la part de sa mère, qui appela un médecin d’urgence.
Celui-ci n’ayant rien détecté d’anormal, il lui fit une ordonnance pour une
visite de bilan à l’hôpital, tout en concluant que ça devait être dû au choc de
l’avant-veille, qui avait du ébranler et fatiguer Aiwë. Enfin, tard dans la
soirée, la jeune fille put enfin regagner son lit, où elle ne trouva pas le
sommeil.
Parce
que c’était écrit.
***
La jeune fille se retourna dans son lit et fixa, pensive,
les étoiles. Par sa fenêtre laissé ouverte, elle pouvait distinguer la
Constellation du Dragon. Un dragon… Elle voit le dragon prendre son
envol. Son esprit s’envole à sa suite, au rythme des ailes battant l’air
puissamment. Son âme survole le monde, à la recherche de cet être par qui tout
est créé, transformé puis effacé. Aiwë s’endort et elle parcourt le monde.
Terres d’Afrique, steppes mongoles, cordillères andines, surface argentée des
glaces polaires, océans tantôt gris, tantôt bleu émeraude ou bleu d’encre
lorsque la nuit se lève, le dragon continue son voyage et la jeune fille le
suit. Elle voit des civilisations se construire et se détruire, des vies naître
et disparaître, des liens se nouer et se libérer. Elle voit ce que personne ne
peut voir. Elle voit parce qu’elle est l’Elue. Le dragon l’a choisit et
l’entraîne vers la Vie.
Le Messager tourne sa tête vers l’Elue. L’Elue est belle et
son propre corps contraste avec le sien. Du museau aux griffes, sans oublier la
queue et les ailes vigoureuses, il est recouvert d’écailles. Rouges. Rouges du
sang de toutes les victimes que cette Terre a porté. Il est le porteur de
peine. Il est le Messager, celui qui met en garde et protège du Fléau. Le Nâ
l’a condamné. Condamné à subir les peines de ceux qu’il n’a pu sauver. Cruelle
est sa destinée mais le Messager ne peut refuser.
Mais rares sont ceux qui le connaissent et plus rares encore ceux qui croient en lui. Son pouvoir s’effrite. Lui, le plus sage des derniers dragons, ne descend plus sur Terre que dans les Rêves. Il n’a plus la force de se matérialiser, que ce soit sur Terre ou à Esgaliâth. Le Messager meurt. Et le Nâ ne s’en rend pas compte. Bientôt il devra se choisir un nouveau Messager.
Alors le dragon a désigné cet être, pour mettre
enfin un terme au Fléau. Pour que les Messagers ne vivent plus que dans les
cauchemars des enfants. Mais l’Elue est jeune et encore et toujours une
apprentie. Elle doit être éduquée et trouver ses alliés. Mais les rouages du
Temps ont déjà amorcé leur bouleversement, le Monde a entamé son périple. Le
Destin suit son cours.
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